Comment j’ai retrouvé mon père d’origine

Atteint l’âge adulte, j’ai commencé à rechercher mes origines. En 1994, je décidais de venir sur la terre de mes ancêtres et de découvrir l’orphelinat de Soctrang (anciennement Khanh-Hung), aujourd’hui c’est un couvent et une école privée .

Sr Sylvie et Sr Marie-Marthe (toutes les deux décédées aujourd’hui)  m’ont accueillie chaleureusement, elles se rappelaient bien de moi, elles m’ont relaté combien elles ont eu peur de me voir comme une poupée de cire, puis mon éveil à la vie. Le temps s’était arrêté, je revivais mon passé au travers de leur mots, de leurs anecdotes. Je me sentais de nouveau une petite fille pleine d’innocence. J’aurais tant voulu que rien ne se soit passé.Et pourtant, mon avenir était plus précieux pour elles et aller en France c’était assurer mon avenir. Je leur ai posé la question fatidique : “savez-vous quelque chose sur mes parents ? Oublie ton passé, ne recherche pas tes parents, va de l’avant” m’on t-elles dit en me quittant. Balayé en un instant mon espoir de savoir quelque chose !


Discrètement, Sr Marie-Marthe m’a révélé que maman m’avait prénommée, ” thi Noï”, un prénom que l’on ne donne pas, c’est un verbe, il signifie “parler”, étrange de donner un tel prénom ! Elle m’a dit également que je venais de CulaoGien, une île du Delta du Mékong. Merci mille fois ! Je vais garder consciencieusement ces éléments au fond de ma mémoire.Je suis rentrée en France, heureuse d’avoir recollé quelques morceaux de puzzle, touchée d’avoir revu ces chères Sœurs et aussi déçue de ne plus avoir aucun espoir de retrouver mes parents d’origine.

Pendant 10 ans, je suis revenue revoir mes chères Sœurs à Soctrang sans rechercher mes origines. Simplement être auprès d’elles pour les aimer, connaître un peu mieux mon pays, m’octroyer un peu de temps à autre une petite retraite spirituelle. En octobre 2004, je suis allée voir Sr Sylvie car je savais qu’elle était souffrante. J’étais très loin d’imaginer ce que la “Providence ” me réservait comme cadeau d’anniversaire…
Je suis arrivée à Soctrang le 11 octobre, remplie d’une certaine inquiétude quant à sa santé , mais aussi avec beaucoup de joie de revoir Sr Marie-Marthe et les autres Sœurs de cette communauté.
J’ai trouvé Sr Sylvie bien fatiguée, ne se déplaçant presque plus. Elle restait le plus souvent allongée dans son hamac pour lire et parler avec les visiteurs ou ses amies. Elle gardait cependant l’espoir de recouvrer la santé bien qu’elle ne mangeait presque rien. Durant mon séjour, tout en la massant, elle m’a raconté son enfance, sa vie, ses combats avec beaucoup d’humour. Ce que je retiens de tout ce qu’elle m’a raconté c’est de garder l’espérance dans la vie même si tout semble perdu.


17 octobre
. J’ai rencontré une Sœur, Sr Anne Thérèse Lan, qui est venue nous rendre visite avec d’autres Sœurs, elle venait de CulaoGien (Culao signifie île), une île dans le delta du Mékong dans la province Cho Moi. Je savais que je venais de cet endroit et soudainement, j’ai eu à cœur de découvrir mon premier orphelinat et de visiter cette île. Peut-être suis-je née là ?
A partir de cette réflexion, tout s’est passé d’une manière extraordinaire.

18 octobre, Sr Marie-Marthe me propose de partir à CulaoGien et dès le lendemain je partais accompagnée par Sr Eugénie (ancienne directrice de l’orphelinat de Cantho), âgée de 80 ans. Nous sommes parties de bonne heure car le voyage était long et nous avions à prendre différents moyens de locomotion, des bus plus que bondés, un cyclo-pousse, une moto. Nous avons voyagé pendant 7 heures. Un vrai parcours du combattant! Heureusement que j’étais bien guidée !


19
octobre. Enfin nous avons débarqué sur l’île de CulaoGien vers les 16 heures. Mon coeur a commencé à battre. Nous sommes arrivées au couvent harassées, bien contentes de pouvoir se débarbouiller et de se reposer un peu. Sr Anne Thérèse Lan m’a accueillie, et très gentiment, m’a fait visiter les lieux et m’a raconté que l’orphelinat faisait partie de l’Etat depuis la chute de Saïgon. Je ne pourrais pas donc voir l’intérieur mais seulement l’extérieur. Qu’importe, je suis heureuse d’avoir réussi à venir et de parcourir du regard le lieu de mes premiers pas.

Une autre Sœur âgée de 90 ans, Sr Honorat, très dynamique et souriante, me propose de jeter un coup d’œil sur le registre des orphelins qui leur ont été confiés et qui ont été adoptés. Au premier abord je suis réticente car je lui explique que mon identité et ma date de naissance ont été modifiées. Cela ne la décourage pas et va chercher un vieux livre.

Je regarde intriguée tous ces centaines de noms d’enfants qui ont été confiés à cet orphelinat depuis 1954. Le seul élément dont je suis sûre c’est le prénom que ma mère vietnamienne m’a donné : thi Noï (thi particule féminine Noï signifie “parler”) Ensuite sur mes papiers officiels, mon nom de famille est Nguyen, mais je sais que ce nom est très courant, j’ai également des doutes sur ma date de naissance et j’ai l’intuition que mon année de naissance est en 1968 au lieu de 1969 mais est-ce suffisant pour retrouver un brin de mon passé ???

Je tourne fébrilement les pages anciennes, je cherche vraiment maintenant, pourquoi pas après tout ? Les miracles peuvent exister ! Je regarde en 1968, je ne trouve rien. Puis à d’autres pages, toujours rien. Je commence à douter, puis à me décourager en me disant que c’est normal, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin !

Et soudainement, je pousse un cri, je viens de voir un prénom, thi Noï , mon prénom !, la 114ième enfant confiée le 16 octobre 1969. Ma date de naissance : 20 octobre 1968. Mère Tuong Tê, père Nguyen Bung, née à Long Dien B. Ce n’est pas possible ! je suis bouleversée, bizarre, un peu flottante…

Les Sœurs qui sont présentes sont radieuses et heureuses de participer à ma joie. Elles me congratulent et j’ai envie de leur sauter au cou et leur dire : merci d’avoir conservé ce registre précieux ! Sr Honorat ne se perdant pas dans les détails de mes émotions, me déclare fermement, qu’elle a l’intention de chercher mes parents sur l’île. Cette fois-ci, elle veut vraiment que je tombe dans les pommes ! Demain nous irons à leur recherche, une vrai jeu de piste nous attend.

20 octobre. Dès le matin, nous partons en moto, Sr Honorat, prise en sandwich entre le chauffeur et moi, nous visitons un premier village, elle questionne un groupe d’hommes qui parlent beaucoup mais qui en fin de compte ne savent rien ! Puis nous repartons plus loin toujours rien, puis enfin, un homme téléphone pour se renseigner, et là … il dit connaître un certain Bung Nguyen. Il nous indique une adresse. Nous nous y rendons. Une femme nous accueille.

Sr Honorat lui raconte mon histoire. Elle lui confirme que son mari s’appelle bien Bung et que sa femme est décédée. Elle nous dit également qu’il est encore fortement attaché à celle-ci, qu’elle était très belle. Elle décide de l’appeler à son travail, bien qu’il travaille à 70 km de là ! Sans rien lui dire elle lui demande de revenir, qu’une grosse surprise l’attend….
Nous la quittons à regret vers 12 h et nous reviendrons l’après-midi pour le rencontrer.Sr Honorat me dit d’aller faire la sieste et qu’ensuite nous repartirons. Cependant, la sieste terminée, elle n’est pas là. Alors je décide de la chercher et tout d’un coup, je rentre dans une pièce et je vois un monsieur…avec elle. Elle me dit : ” voici ton père”. je ne me suis pas préparée au choc. Je suis comme anesthésiée, je le regarde, il me regarde aussi. Mes pensées se sont figées, je ne sais pas comment agir, comme toute bonne vietnamienne, je lui souris. Il essaye de me parler et bien sûr, je reste muette, j’ attends désespérément que l’on me traduise ce qu’il vient de dire.

Enfin, Sr Honorat me raconte qu’il est bien mon père, sa femme s’appelle bien Tuong Tê, donc qu’elle est bien ma mère, qu’il l’a profondément aimée, qu’elle s’est noyée en traversant le bac lors des inondations du mois d’août 1990, que je suis la troisième d’une fratrie de 7 enfants (3 frères, 3 soeurs). Il raconte qu’il a quitté ma mère pendant la guerre pendant 3 ans pour aller travailler car ils étaient très pauvres. Il a su qu’elle m’avait confiée chez les Sœurs mais il n’a pas su comment me retrouver.

J’observe mon père pour la première fois et j’essaye de trouver des ressemblances, ma petite dernière, Ludivine, lui ressemble étrangement. Il est grand, bien bâti et musclé, il a un beau visage, son regard et son intonation de voix sont doux. Il me paraît humble et travailleur.J’ai retrouvé papa le jour de mon anniversaire ! Merci à la vie de vivre ces instants précieux !

En me quittant, il m’a bénie et m’a souhaité la paix et le bonheur dans mon foyer. J’ai senti monter en moi une chaleur de tendresse. Je l’ai embrassé et je lui ai promis de revenir et de lui montrer ses petits-enfants. En 2005, je lui ai présenté ses petits-enfants. En mai 2010, il est parti dans les étoiles…

J’étais comme une feuille sans branche qui volait sans point d’appui, l’automne est passé, le printemps m’a permise de me rattacher. Je suis vraiment reconnaissante au Dieu de la Vie de m’avoir offert un si merveilleux cadeau et à toutes les Sœurs de cette communauté d’avoir tout mis en oeuvre pour que je puisse vivre cette magnifique expérience !

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